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Exil, prison et rumba : entrer dans Ramsès de Paris, d’Alain Mabanckou

Eric Tanké

Critique littéraire

24 January 2026
6 min de lecture
Exil, prison et rumba : entrer dans Ramsès de Paris, d’Alain Mabanckou

Ramses de Paris

D’Alain Mabanckou 272 pages 22/08/2025 Editions Seuil / Fiction et Cie

Arriver en Beng : Paris comme rite initiatique

Je me souviens qu’à notre arrivée en Allemagne pour les études, un rituel tacite s’imposait : l’épreuve du regard des anciens. Même après avoir dompté, au pays, la langue de Goethe et intégré les Studentenwohnheim ou les Wohngemeinschaft, on n’était pas vraiment arrivé tant qu’on n’avait pas mis les pieds à Beng. Dans l’imaginaire africain, Beng renvoie souvent à l’Occident. Ici, il ne désignait qu’une seule ville : Paris. Paname. Le lieu où tout gars du Djaman validait symboliquement son parcours. Un an après mon arrivée, après des mois de travail en usine, dans un Laga, je finis, moi aussi, par débarquer à Porte de Bagnolet, au terme d’un long voyage en bus Eurolines. Il fallait nourrir le mythe : photos devant la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe ou les Champs-Élysées, destinées à Hi5, ancêtre oublié de Facebook. Mais le vrai Beng ne se trouvait pas sur les cartes postales. Pour le découvrir, il fallait prendre la ligne 4 et descendre à Château Rouge. C’est là, entre Château Rouge, la Goutte d’Or et Château d’Eau, que prend vie Ramsès de Paris, le nouveau roman d’Alain Mabanckou. Un territoire rebaptisé Royaume de Zamunda, clin d’œil assumé à Un Prince à New York.

55 livres pour survivre : la prison comme point de départ

Dès les premières pages, le lecteur apprend que le héros, Berado, ira en prison. Les raisons exactes de son incarcération demeurent volontairement occultées et ne seront révélées qu’au terme du récit. Pour traverser la solitude carcérale, un ami égyptien, le fameux Ramsès de Paris, réceptionniste au Salam Hôtel, véritable phare du quartier, lui propose une échappatoire singulière : survivre à l’enfermement par la lecture. On lui glisse entre les mains une liste de cinquante-cinq livres, conservés dans la cave de l’hôtel, qui lui sont remis progressivement. De ce pacte naît une architecture romanesque singulière : cinquante-cinq chapitres, chacun placé sous le signe d’une œuvre.

Le récit revient d’abord sur la relation entre Ramsès de Paris et Berado, surnommé le « prince de Zamunda ». Ramsès, exilé égyptien passionné de littérature, voue un culte à Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature égyptien, et porte en lui une foi inébranlable dans le pouvoir salvateur des livres. Arrivé à Paris pour étudier la philosophie, son destin se fracture lorsque son oncle se retrouve pris dans les turbulences politiques liées à la création d’un parti d’opposition, entraînant une chaîne de conséquences irréversibles. Berado, lui aussi, est arrivé en France sous couvert d’études. Grenoble constitue son premier point d’ancrage, où il est inscrit en faculté d’économie. Mais ce projet académique dissimule une quête plus intime : l’amour des livres, le désir d’écrire et l’admiration qu’il voue à un aîné du quartier Joli Soir, à Pointe-Noire, Benoît, figure à la fois fraternelle et mythique. Lui-même animé par le rêve de devenir un artiste reconnu, Benoît croit toucher à la consécration après avoir, avec son groupe Les Crépus de Pointe-Noire, assuré la première partie d’un concert de Koffi Olomidé à Pointe-Noire, au bar Le Joli Soir. L’illusion s’effondre rapidement.

Désabusé, il parvient néanmoins à gagner la France par l’intermédiaire d’une filière angolaise d’immigration clandestine. À Paris, Benoît survit en jouant de la musique dans les stations de métro et, accessoirement, se livre à quelques trafics de fortune en revendant des articles de luxe « tombés du camion ». C’est dans cet univers souterrain qu’il rencontre Lilwenn, une jeune Bretonne étudiante en sociologie, dont le postérieur en demi-cercle ferme semblait confirmer que les Bretonnes « étaient des Africaines, sauf qu’elles s’étaient trompées de peau et de lieu de naissance ». Séduite par son interprétation de Fétiche, chanson emblématique du roi de la rumba congolaise Tabu Ley Rochereau, elle entre dans sa vie. Avant elle, Benoît entretenait une relation ambivalente avec Maman Mushama, femme plus âgée, figure incontournable de la diaspora et propriétaire du très fréquenté restaurant Manioc Pays, qui n’est pas insensible au jeune Berado.

Une langue qui danse : quand l’exil devient musique

Dans ce roman-monde, Alain Mabanckou, faisant fi de la ponctuation traditionnelle, propose un texte sans points, pensé comme le réceptacle d’une oralité proche du conte, une sorte de Mille et une nuits des tropiques parisiens. Il renoue ainsi avec la singularité narrative de Verre cassé ou de Mémoires de porc-épic.

Le roman explore l’exil et les rêves multiples des immigrés, qui refusent de miser sur un seul avenir. Il leur donne un visage, d’où qu’ils viennent : d’Arménie, de Chine, d’Afrique du Nord ou d’Afrique subsaharienne.

Le récit s’ancre dans des destins brisés mais résistants, capables d’inventer des stratégies de survie et d’apprendre les pas de la danse du pays d’accueil. À l’image de ces immigrés camerounais surdiplômés qui, sur un chantier, feignent l’erreur grammaticale et se laissent corriger par leur chef blanc afin de préserver son ego.

Le lecteur se laisse happer par la créativité langagière d’Alain Mabanckou, par ailleurs professeur de littérature à l’Université de Californie à Los Angeles. Sa langue déploie une musicalité chatoyante, rythmée, presque dansante, qui fait écho à l’esthétique rumbesque et convoque, en arrière-fond, les voix de Tabu Ley Rochereau, Koffi Olomidé, Fally Ipupa ou Férré Gola. Une écriture qui se lit comme on écoute une chanson, portée par une cadence souterraine et profondément vivante.

Eric Tanké

Eric Tanké

Bonjour, je m’appelle Eric Tanké, mais beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom hérité de mes années de lycée en Première littéraire. Amoureux des mots et des histoires, j’aime lire, faire lire et surtout partager les émotions que chaque livre éveille en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, je vis aujourd’hui à Bruxelles, où je cultive avec la même ferveur ma passion pour le texte et la lecture.

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