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Les femmes de Bidibidi : écrire la guerre à hauteur de femmes, écrire contre l’oubli

Eric Tanké

Critique littéraire

31 December 2025
4 min de lecture
Les femmes de Bidibidi : écrire la guerre à hauteur de femmes, écrire contre l’oubli

Les femmes de Bidibidi

(Éditions Emmanuelle Collas, 25 août 2023, 228 pages) Charline Effah (Gabon)

Il est des romans qui vous enveloppent comme une musique envoûtante : on n’en saisit pas toujours toutes les nuances ni même la langue exacte dans laquelle elle se joue, mais on se laisse porter par la beauté de ses accords et la force de son mouvement. Le livre de Charline Effah relève de cet art subtil : il trouve un équilibre rare entre la puissance des thèmes abordés, l’élégance d’une narration parfaitement maîtrisée et la solidité d’une documentation rigoureuse.

Après N’Être (La Cheminante, octobre 2014), où l’autrice commençait son exploration sensible et lucide des corps féminine, en s’intéressant à la condition des femmes africaines, à la complexité du lien filial et aux blessures de la maternité quand l’enfant naît d’une relation adultérine, Charline Effah a poursuivi sa réflexion avec La danse de Pilar (La Cheminante, octobre 2018). Ce deuxième roman mettait en lumière l’instrumentalisation des corps des femmes au sein de troupes de danseuses enrôlées au service de la propagande et de la gloire des dictateurs. Avec Les femmes de Bidibidi, elle bâtit sans jamais céder au pathos un récit poignant où s’entrelacent la violence des conflits, les blessures intimes et la formidable énergie de survie des femmes. Entre roman littéraire et témoignage documentaire, c’est un texte qui instruit autant qu’il bouleverse, confirmant Charline Effah comme l’une des voix majeures de la littérature africaine contemporaine.

Minga, la narratrice, n’a que huit ans lorsque sa mère, Joséphine, s’enfuit du foyer familial à Paris pour échapper aux coups et au désespoir. Elle ne la reverra jamais. Pourtant, loin de lui en vouloir, Minga a compris et soutenu son geste. Quarante ans plus tard, à la mort de son père, elle découvre des lettres que sa mère lui avait écrites mais que son père avait soigneusement cachées. Ces lettres révèlent un autre visage de Joséphine : celui d’une militante, presque activiste, déterminée à consacrer sa vie aux femmes, premières cibles des violences sexuelles en temps de guerre. Résolue à comprendre ces décennies de silence, Minga part en Ouganda, dans le camp de Bidibidi, où sa mère travaillait comme infirmière pour une ONG avant de disparaître. Le roman met en lumière trois portraits de femmes très différentes mais unies par un même destin tragique : des rêves brisés, des corps meurtris. Véronika vit dans le camp depuis sa création en 2016 avec son mari et ses deux fils ; elle affronte la réalité d’un corps vieillissant, ménopausé, sans désir, mais paradoxalement protecteur contre la convoitise des hommes. Jane, quant à elle, a dû vendre son corps pour quelques pièces afin de partir à la recherche de son fils, disparu après un bombardement. Rose, enfin, a vu sa famille massacrée lors de la guerre civile ; elle a été violée et contrainte de prendre une décision irréversible qui l’a détruite.

Le camp de Bidibidi existe réellement : situé au nord de l’Ouganda, près de la frontière avec le Soudan du Sud, il a été créé en 2016 pour accueillir les réfugiés fuyant la guerre civile qui a éclaté peu après l’indépendance du pays. Aujourd’hui, il abrite près de 300 000 personnes, dont environ 70 % sont des femmes et des enfants. Ces réfugiés fuient un conflit particulièrement cruel : il oppose deux anciens alliés du MPLS (Mouvement Populaire de Libération du Soudan), unis autrefois pour l’indépendance face à Khartoum, mais devenus ennemis après celle-ci, acquise en 2011. Nourrie de rivalités ethniques et de luttes de pouvoir, la guerre civile a éclaté entre le président Salva Kiir, un Dinka du Bahr el-Ghazal, et son vice-président Riek Machar, un Nuer du Haut-Nil.

Si le roman restitue l’organisation sociale du camp, ses tensions, sa violence et sa misère, ce n’est pas là son propos central. Sa véritable force réside dans sa dimension documentaire : Charline Effah s’est rendue sur place pour recueillir des témoignages, donner voix et visage à celles que la guerre réduit trop souvent au silence ou à de simples chiffres. Ce choix confère au texte une profondeur éthique indéniable : loin de tout misérabilisme, il s’affirme comme une œuvre nécessaire, qui veut rendre visibles ces vies brisées et ces combats trop souvent ignorés.

Eric Tanké

Eric Tanké

Bonjour, je m’appelle Eric Tanké, mais beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom hérité de mes années de lycée en Première littéraire. Amoureux des mots et des histoires, j’aime lire, faire lire et surtout partager les émotions que chaque livre éveille en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, je vis aujourd’hui à Bruxelles, où je cultive avec la même ferveur ma passion pour le texte et la lecture.

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