L‘équation avant la nuit
448 pages (Editions J.-C. Lattès, 20 août 2025) de Blaise Ndala
Pour commencer, je préfère le dire sans détour : j’aime les romans de Blaise Ndala. L’auteur Congolais et non moins Ottavien a cette façon bien à lui de pénétrer la fiction par les brèches de l’Histoire, d’y glisser ses personnages comme on forcerait l’entrée d’une discothèque où l’on n’est pas le bienvenu
Écrire dans les failles de l’Histoire
Ce dialogue avec les secousses historiques traverse toute son œuvre. Dans J’irai danser sur la tombe de Senghor, l’intrigue se noue autour du mythique « combat du siècle » opposant Muhammad Ali à George Foreman en 1974, dans un Zaïre théâtralement remodelé par Mobutu Sese Seko, au cœur de la politique dite du « retour à l’authenticité » et de l’euphorie de la Zaïrianisation. Dans Dans le ventre du Congo, c’est l’Exposition universelle de Bruxelles de 1958 qui sert de toile de fond à une méditation plus ample sur la domination, la mise en scène des corps et le mirage du progrès.
Avec L’équation avant la nuit, Ndala poursuit ce patient travail de démantèlement : fissurer les récits officiels, questionner les évidences, semer le doute là où l’on croyait tenir des certitudes. Le point de départ tient en une énigme architecturale : la présence, sur le campus de l’Université de Kinshasa, d’un réacteur nucléaire de recherche. Faut-il y voir une nouvelle manifestation des ambitions démesurées du président Mobutu, lui qui finança aussi un projet de fusée spatiale ? Pour le jeune Blaise Ndala, alors étudiant en droit sur ce campus, la question agit comme un aiguillon.
Les premières réponses lui viennent de son père : ce réacteur était une compensation de l’exploitation de l’uranium du Katanga, notamment à Shinkolobwe, minerai que les autorités coloniales belges vendirent aux États-Unis pour la fabrication de la première bombe atomique. Plus tard, au fil de ses études en Belgique, Ndala apprendra qu’environ 85 % de l’uranium utilisé provenait effectivement de cette mine congolaise. À partir de là, le romancier déploie une géographie éclatée : du Katanga à Yellowknife, du Chili à Berlin, jusqu’à Washington. Si, dans la réalité, c’est un bâtiment qui déclenche la réflexion, dans la fiction c’est une photographie qui met le récit en mouvement : celle du père de Beatriz Reimann, professeure chilienne de littérature installée à Washington. L’image lui est envoyée par un groupuscule néo-nazi qui prétend traquer les « traîtres » responsables, selon eux, de la chute du Führer. Sur ce cliché surgit une scène sidérante : son père y apparaît aux côtés du physicien Werner Heisenberg, prix Nobel de physique, et d’Adolf Hitler.
Le roman prend alors les allures d’une enquête. Entre en scène Daniel Zinga, écrivain canadien d’origine congolaise, rencontré par Beatriz lors d’un festival à Saint-Malo, avec qui elle entretient une relation. Daniel est père d’une adolescente, métisse, Fioti, engagée dans la défense des droits des Premières Nations au Canada et qui pense que son père « n’arrive pas assumer complètement son africanité ». Ensemble, Beatriz et Daniel cherchent à percer le mystère d’un passé enfoui : avant son exil au Chili, le père de Beatriz fut, sous le IIIᵉ Reich, l’assistant de Werner Heisenberg dans le cadre de l’Uranprojekt, programme nucléaire allemand amorcé avant même le projet américain.
De l’uranium à la bombe : l’autoroute invisible de la modernité
Les avancées allemandes contribuèrent à précipiter la célèbre lettre d’Albert Einstein à Franklin Delano Roosevelt, qui déboucha sur la création du Manhattan Project sous la direction scientifique de Robert Oppenheimer. La bombe sera finalement mise au point à Los Alamos. Dans sa lettre, Einstein mentionnait explicitement l’importance stratégique des gisements d’uranium du Congo. Allemands et Américains convoitaient ces ressources ; les seconds l’emportèrent.
La fiction introduit alors un personnage clé : un prince royal Lunda, impliqué dans les négociations ayant permis l’extraction du minerai, en dépit du caractère sacré du site minier pour sa communauté. Le roman pose une question vertigineuse : existe-t-il un lien entre cette transgression initiale et la catastrophe humaine sans précédent provoquée par « Little Boy », larguée sur Hiroshima, puis suivie de l’attaque de Nagasaki sur ordre du président Harry Truman ?
À travers Fioti, proche d’une poétesse canadienne défenseure des droits des Dénés, Daniel découvre qu’une partie de l’uranium provenait aussi de Port Radium, dans les Territoires du Nord-Ouest du Canada, et que son transport sur des milliers de kilomètres jusqu’aux Etats-Unis, entraîna des cas élevés de cancers et de maladies graves auprès de la communauté des Dénés, dont de nombreux hommes ont travaillé comme porteurs et transporteurs du minerai. Ainsi naît l’idée d’une « autoroute de l’atome », fil invisible reliant continents, empires et drames humains.
L’équation avant la nuit n’est pas un roman de confort. L’extractivisme que dénonce le roman n’est pas seulement économique. Il est politique et symbolique. Ce qui rend la dénonciation puissante, c’est qu’elle dépasse le cadre historique et nous parle aussi de notre présent, du cobalt, du coltan, du lithium… l’histoire de l’Uranium devient une parabole des nouvelles ruées minières. Ainsi, en convoquant Port Radium aux côtés du Congo, Ndala ne juxtapose pas des espaces : il révèle une structure. Il rappelle que la modernité nucléaire repose sur une géographie inégale du risque et du pouvoir. Les centres décident, les périphéries extraient. Les uns écrivent l’Histoire ; les autres en portent les cicatrices.
Mots-clés :
Eric Tanké
Bonjour, je m’appelle Eric Tanké, mais beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom hérité de mes années de lycée en Première littéraire. Amoureux des mots et des histoires, j’aime lire, faire lire et surtout partager les émotions que chaque livre éveille en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, je vis aujourd’hui à Bruxelles, où je cultive avec la même ferveur ma passion pour le texte et la lecture.
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