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Une fresque dans les marges : Le Pays des autres

Eric Tanké

Critique littéraire

15 December 2025
4 min de lecture
Une fresque dans les marges : Le Pays des autres

Le Pays des autres

Tome 1 sur 3 368 pages Éditions Gallimard (05/03/2020) De Leïla Slimani

Je dois l’admettre : ce qui me fascine, ce sont les récits qui se tissent en marge de la grande Histoire, celle avec un « H ». Aux marges de la grande Histoire

J’aime me laisser emporter, le temps d’une intrigue, dans les interstices de ces époques qui ont façonné le destin des peuples, des territoires et des nations. À condition, bien sûr, que cette intrigue possède ce pouvoir envoûtant, cette capacité à captiver, à piéger le lecteur dans son charme, à devenir ce véhicule temporel, ou intemporel, qui nous fait découvrir les coulisses de l’Histoire en train de se faire. C’est ce pari que j’ai voulu relever, et que je vous propose à travers cette fresque en trois actes. Vous y trouverez une histoire singulière, ancrée dans une époque improbable, portée par une écriture volontairement simple, presque dépouillée, mais dont la force réside justement dans cette apparente simplicité. Vous y découvrirez aussi la poésie brute d’un territoire majestueux, le plateau du Rif, cette région montagneuse au Nord u Maroc, mais aussi la résilience de gens modestes, et la lutte des femmes face à une double domination : celle imposée par le système colonial, et celle plus insidieuse, d’un machisme ambiant.

Entre deux mondes : des personnages en tension

Avec Le Pays des autres, Leïla Slimani entame une trilogie ambitieuse et profondément romanesque, en s’inspirant de l’histoire de ses grands-parents. Elle y délaisse les univers confinés de ses précédents romans pour embrasser la fresque historique et familiale. Ce premier tome nous plonge dans le Maroc des années 1946 à 1956, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que gronde la lutte pour l’indépendance.

L’histoire débute plus précisément en 1944 avec une rencontre, celle de Mathilde, jeune Alsacienne, et d’Amine, soldat marocain engagé dans l’armée française. Mathilde suit son mari dans un pays qu’elle idéalise, pour y découvrir la dure réalité : l’hostilité des colons, la pauvreté des campagnes, un mari usé par le travail et miné par son statut d’indigène dans une société coloniale. À travers elle, Slimani explore la difficulté d’exister dans un pays des autres, quand on est femme, étrangère, ou les deux. La richesse du roman réside dans la complexité de ses personnages, tous porteurs de contradictions profondes. Amine Belhaj, fier, travailleur, autoritaire, est tiraillé entre sa fascination pour le modèle occidental (ingénierie, armée) et son attachement aux valeurs marocaines. Il incarne un patriarche ambivalent, reflet des tensions post-coloniales : loyal à la France, rejeté par elle, et perçu avec méfiance par les siens. Mathilde, quant à elle, est une figure de l’altérité, immergée dans une culture qu’elle ne comprend pas toujours. Autour du couple, Slimani tisse une mosaïque humaine où chacun, colons français arrogants, Marocains divisés entre misère, nationalisme et pouvoir, incarne une facette des bouleversements d’époque. D’autres personnages, Selma, prisonnière des normes patriarcales, et Aïcha, enfant métisse à la recherche de son identité, complètent cette galerie vibrante et douloureusement humaine.

Une fresque lucide et intime

Slimani dépeint ces trajectoires avec une tendresse sans naïveté, une lucidité sans jugement. Récompensée par le prix Goncourt pour Chanson douce en 2016, elle confirme ici son talent pour dire l’intime dans le politique. La narration de Le Pays des autres peut sembler lente, presque monotone. Mais cette lenteur est intentionnelle : elle sert à ancrer les personnages dans une réalité dense, faite de silences, de gestes du quotidien, de tensions latentes. Slimani excelle à articuler les grands enjeux, colonialisme, patriarcat, identité, sans jamais tomber dans la caricature. Son style sobre, tendu, donne au récit une intensité discrète mais puissante.

À la fois roman d’apprentissage, chronique sociale et portrait d’un pays en mutation, Le Pays des autres est une œuvre ample, maîtrisée, profondément humaine. On referme ce premier tome avec l’envie immédiate de retrouver Aïcha, Selma, Amine et Mathilde dans la suite de leur parcours.

Eric Tanké

Eric Tanké

Bonjour, je m’appelle Eric Tanké, mais beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom hérité de mes années de lycée en Première littéraire. Amoureux des mots et des histoires, j’aime lire, faire lire et surtout partager les émotions que chaque livre éveille en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, je vis aujourd’hui à Bruxelles, où je cultive avec la même ferveur ma passion pour le texte et la lecture.

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