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Le mirage des palmiers et la fièvre du réel : (re)lire Paradis à l’heure des fractures tanzaniennes

Eric Tanké

Critique littéraire

05 November 2025
4 min de lecture
Le mirage des palmiers et la fièvre du réel : (re)lire Paradis à l’heure des fractures tanzaniennes

Paradis

(Paradise, Hamish Hamilton, 1994 — Édition française Gallimard, 14 septembre 2023)

Quand le « paradis » vacille...

La Tanzanie est aujourd’hui au cœur de l’actualité, non pour ses eaux turquoise ni son calme légendaire, mais pour ses secousses politiques. Contestations électorales, arrestations d’opposants, manifestations étouffées dans les rues de Dar es‑Salaam: le pays, longtemps présenté comme un îlot de stabilité en Afrique de l’Est, traverse une zone de turbulence.

Ce contraste entre l’image paradisiaque et la tension sourde résonne singulièrement avec Paradis d’Abdulrazak Gurnah. Derrière le mot promesse, le roman dévoile un territoire somptueux où, sous la douceur des paysages, vivent domination, dette, violence sociale et rapports de force. Comme un rappel que le mot « paradis » peut parfois n’être qu’un voile posé sur une brûlure.

Aux portes de l’océan Indien : beauté et fractures...

J’ai toujours été fasciné par les romans qui sondent le drame de la colonisation. Ceux qui, comme « Le Pauvre Christ de Bomba » de Mongo Beti, dévoilent l’écart entre la mission civilisatrice proclamée et ses réalités brutales. Si vous avez été touché par le jeune Denis et son compagnon Zacharie dans le Cameroun colonial, vous serez tout autant happé par Yusuf, héros de « Paradis ».

Le récit nous transporte le long des rives de l’océan Indien, carrefour où Africains, Arabes, Persans et Indiens se rencontrent, se jaugent et s’opposent. Comme au Cameroun, deux colonisations successives, allemande puis britannique, viennent s’ajouter à des structures locales de pouvoir et d’exploitation déjà bien ancrées.

Yusuf, ou l’ironie du paradis...

Au début du XXᵉ siècle, nous suivons Yusuf, douze ans, vendu par ses parents à un marchand prospère, l’« oncle » Aziz, pour rembourser leurs dettes. Il croit partir pour un monde d’élégance et de jardins luxuriants ; il découvre l’asservissement, le travail forcé, et la brutalité des relations de pouvoir. Commis, puis caravannier sillonnant montagnes, forêts et villages, Yusuf traverse un pays marqué par conflits tribaux, commerce, survie et l’irruption progressive du colon. Un amour interdit déclenchera la colère de son maître et précipitera sa fuite. Pour la première fois, Yusuf choisit : il s'engage dans les troupes indigènes de l’armée allemande, se plaçant, par nécessité, au service des nouveaux dominants.

Défaire le mythe du « avant, c’était mieux » ...

Gurnah démonte avec finesse un imaginaire romantisé de l’Afrique précoloniale. Pas d’innocence édénique ici : systèmes d’oppression locaux, violences arabo-swahilies, domination économique indienne, puis violence coloniale européenne venant sonder, amplifier, instrumentaliser les fractures existantes. L’auteur rappelle que le paradis n’est jamais un donné : il est souvent raconté par ceux qui le dominent. À rebours des récits simplistes, « Paradis » met au centre la liberté désirée, trahie, conquise et la résilience comme souffle vital.

Un roman qui refuse le silence ...

Avec une prose limpide et une lucidité sans concession, Abdulrazak Gurnah déchire les voiles de l’innocence. Dans Paradis, la liberté n’est jamais un état, mais une lutte arrachée aux puissants, perdue dans l’humiliation, reconquise dans le doute et la marche obstinée vers soi.

À l’heure où la Tanzanie vacille sous la tension politique, où les récits officiels cherchent encore à maquiller les blessures du pouvoir, ce roman s’impose comme une vérité qu’aucun décor de carte postale ne peut étouffer. Le « paradis » n’est pas un lieu, mais un rapport de force : il se conquiert, il se défend, il se réinvente, parfois contre ceux qui prétendent le préserver.

Nobélisé en 2021, dans la lignée de Soyinka, Mahfouz, Coetzee et, dans une certaine mesure, Doris Lessing, Gurnah incarne ces voix africaines qui refusent l’amnésie coloniale et dénoncent les continuités de domination. Il écrit pour les déracinés, les asservis, les oubliés : ceux pour qui l’Histoire n’a jamais été un horizon, mais un combat.

Eric Tanké

Eric Tanké

Bonjour, je m’appelle Eric Tanké, mais beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom hérité de mes années de lycée en Première littéraire. Amoureux des mots et des histoires, j’aime lire, faire lire et surtout partager les émotions que chaque livre éveille en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, je vis aujourd’hui à Bruxelles, où je cultive avec la même ferveur ma passion pour le texte et la lecture.

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