Avale
228 pages Éditions Grasset 27 août 2025 Sephora Pondi
Dire que c’est la camerounité de l’auteure qui m’a décidé à tirer ce livre des rayons de la bibliothèque serait un truisme. Dans un pays où le fait tribal conserve une forte prégnance dans la mémoire collective, l’évocation de son nom agissait déjà comme un catalyseur, faisant affluer dans mon imaginaire des images qui se télescopaient. L’originalité du titre, Avale, ne simplifiait pas les choses. Je tissais spontanément des parallèles avec les textes du Camerounais Mutt-Lon (Daniel-Alain Nsegbe). Je me suis pourtant complètement trompé.
J’ai découvert, avec beaucoup de plaisir, une auteure qui mérite pleinement les lauriers qui lui sont décernés. Pour un premier roman distingué par le Prix Roman des Étudiants France Culture, je me suis surpris à m’abandonner à l’admiration devant la beauté d’une écriture et la puissance avec laquelle elle pénètre la description des corps. Son style évoque, par moments, la densité et la sensibilité des textes des prix Nobel Toni Morrison et Han Kang. Cette écriture, à la fois charnelle et précise, laisse transparaître une irrépressible volonté d’écrire, comme si chaque phrase portait un désir longtemps mûri. On le perçoit bien : la pensionnaire de la Comédie-Française en rêvait depuis toujours. L’univers dans lequel l’auteure s’apprête à nous plonger se situe à la croisée de deux destins : celui de Tom et celui de Lame.
Le roman s’ouvre sous des airs de thriller. Tom est retranché dans les toilettes du centre commercial de Créteil Soleil. Nous sommes le 15 juillet 2018 ; il est un peu plus de 23 heures. La France vient de remporter la Coupe du monde. Tom s’emploie fébrilement à effacer toutes les traces du carnage qu’il vient de provoquer, un carnage qui a bien failli lui coûter la vie.
Tom a 29 ans. Son vrai nom est Romain Marais. Il poursuit des études de pharmacie sans grand succès. C’est un garçon en souffrance, longtemps relégué aux marges, une détresse qu’il exprime à travers une pathologie : l’hyperphagie, cette irrépressible compulsion à manger qui le pousse à engloutir toutes sortes de cochonneries. Mais Tom est aussi un érotomane, obsédé par la flamme qui le consume pour Lame. Il la suit partout, lui envoie des messages aussi délirants qu’effrayants. Il parvient à la localiser et s’épuise à faire régulièrement le guet. Un harcèlement dont l’issue sera dramatique.
Face à lui, Lame, 27 ans, porte, elle aussi les stigmates d’une souffrance intime. Elle est sujette à un eczéma qui se manifeste par des poussées d’urticaire la contraignant à se gratter sans relâche. Pour tenter d’en comprendre l’origine et d’en guérir, elle entreprend une thérapie. Les séances d’hypnose chez une hypnothérapeute deviennent alors un procédé narratif permettant à l’auteure de lever progressivement un coin du voile sur son parcours. Comme le confie l’auteure elle-même, et l’on devine sans peine que Lame constitue son double littéraire : « Je suis jeune, noire et grasse. » La narratrice est grosse, et cette réalité corporelle traverse son regard sur le monde et sur elle-même. En revisitant son passé, le lecteur découvre sa détermination à poursuivre son rêve : devenir actrice. Peu à peu se dessine le portrait d’une enfance en banlieue parisienne, au sein d’une famille d’origine camerounaise. Il y a la rigueur du père, Kanté, un nom qui évoque le grand Mandingue d’Afrique de l’Ouest, mais qui renvoie ici à l’ethnie bassa, dans la région forestière du Cameroun. Sa dureté contraste avec l’amour d’une mère attentive, convaincue du potentiel de sa fille. Autour de Lame gravite aussi une amie intime, confidente de ses peurs et de ses espoirs. C’est à elle qu’elle confie l’angoisse grandissante provoquée par les menaces dont elle se sent la cible. Car une présence inquiétante plane dans son existence : celle d’un prédateur. Tom.
Portée par une écriture crue, réaliste et sans fard, parfois même dérangeante par sa frontalité, l’auteure scrute, sans prendre de gants, les violences de classe, le racisme et la misogynie, tout en donnant à voir les tensions intimes et les contradictions qu’engendre l’ascension sociale. En refermant Avale, on comprend que ce livre dépasse largement le cadre du simple premier roman. Il révèle une écrivaine capable de transformer les blessures du monde en matière littéraire.
Et parfois, c’est ainsi que naissent les grandes voix: dans une écriture qui ose regarder la violence du réel sans jamais détourner les yeux.
Eric Tanké
Bonjour, je m’appelle Eric Tanké, mais beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom hérité de mes années de lycée en Première littéraire. Amoureux des mots et des histoires, j’aime lire, faire lire et surtout partager les émotions que chaque livre éveille en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, je vis aujourd’hui à Bruxelles, où je cultive avec la même ferveur ma passion pour le texte et la lecture.
Voir tous ses articles
Commentaires (0)
Soyez le premier à commenter cet article !
Partagez votre avis et démarrez la conversation