Retour aux articles

L’enfant qui n’avait jamais goûté au chocolat : au cœur des fèves, le parcours d’Abéna

Eric Tanké

Critique littéraire

14 November 2025
4 min de lecture
L’enfant qui n’avait jamais goûté au chocolat : au cœur des fèves, le parcours d’Abéna

Chocolaté le goût amer de la culture du cacao

(Les éditions Ecosocietes, 2023) du poète, romancier, sculpteur et militant écologiste camerounais Samy Manga

Au Cameroun, le chocolaté de notre enfance n’avait rien du chocolat des vitrines européennes. Il désignait d’abord une pâte à tartiner brune — claire ou foncée selon l’huile utilisée — que l’épicier du quartier, Moussa, Michaud ou simplement « Mon Beau », étalait dans un morceau de baguette coupé en quart ou en moitié. Ce goût sucré, impossible à définir mais inoubliable, illuminait les récréations des enfants des villes. Dans les familles les plus aisées, le chocolat prenait des airs de trésor : tablettes importées, rangées avec soin dans les rayons des supermarchés modernes.

Mais cet imaginaire urbain contrastait radicalement avec celui des enfants des villages. Là-bas, le mot « chocolat » n’évoquait souvent rien. Ces enfants, nés au milieu des cacaoyères, marchaient chaque jour entre les cabosses, les fèves en fermentation, les brouettes d’écorces, sans savoir qu’au bout du voyage de ces graines se trouvait une douceur qu’ils ne goûteraient jamais. Leur quotidien n’était pas fait de plaisir mais de peine : labeur précoce, sueur, parfois sang.

C’est ce grand écart camerounais que Samy Manga met en récit dans Chocolaté, en posant face à face deux mondes : celui des consommateurs insouciants, en Occident, un mug de chocolat chaud à la main ; dans les capitales africaines, fascinés par les boîtes de pralines, et celui des producteurs anonymes, petites mains d’une économie mondiale qui rapporte des milliards sans leur laisser presque rien.

Au centre du roman se trouve Abéna, double littéraire de l’auteur. Pendant quatorze ans, il a grandi dans les champs aux côtés de son grand-père, dans le cœur vert du Cameroun, encerclé de plantations. Son regard d’enfant dévoile l’envers du décor : la brûlure des herbicides, les maladies de peau, les toux violentes, la vue qui s’éteint parfois. Les villageois accusés de sorcellerie pour détourner les vrais coupables : entreprises étrangères et élites locales complices.

Mais le destin d’Abéna se renverse le jour où il quitte le village pour Yaoundé. Orphelin surnommé « l’enfant-écorce », il découvre la ville, ses lumières, sa rapidité, ses codes. Et surtout : le chocolat. La scène est cinématographique : Rue Manguiers, une Mercedes éclabousse le groupe d’adolescents. La conductrice, gênée, s’excuse avec un billet de 5 000 francs CFA et une boîte de chocolats Caillet. Abéna croque un carré, et le monde bascule. La douceur laiteuse, fondante, inconnue, révèle d’un coup la distance entre sa vie de petit producteur et le plaisir final réservé à d’autres. Une révélation brutale et douce à la fois, qui ouvre la voie à sa prise de conscience.

Dans la suite du livre, Samy Manga démonte les mécanismes d’un système qu’il nomme « colonialisme vert » : l’Afrique produit, l’Occident transforme et s’enrichit. En 2021, près de 100 milliards de dollars générés par le chocolat ; seulement 6 % reviennent aux pays producteurs, 2 % aux cultivateurs. Deux millions d’enfants travaillent dans les plantations du Ghana et de la Côte d’Ivoire. Les États africains, eux, peinent à protéger leurs producteurs, pris entre pressions internationales et intérêts locaux.

Chocolaté est plus qu’un témoignage : c’est une plongée dans la réalité camerounaise, une analyse du déséquilibre mondial, un hommage aux paysans, mais aussi un récit d’apprentissage. Abéna, l’ancien enfant des champs qui rêvait d’être guérisseur, deviendra un jeune homme capable de lire le monde et de comprendre l’ombre portée sur son histoire familiale. Sa quête culmine dans une thèse dédiée à son grand-père, figure tutélaire dont la sagesse irrigue tout le récit.

En refermant ce « petit livre orange », on se prend à imaginer sa place dans nos salles de classe. Il a la force d’un outil de sensibilisation nationale : un texte qui parle de nous, de notre terre, de nos contradictions, et qui pourrait éveiller une génération nouvelle. Car si Abéna n’a pas pu soigner les siens en devenant guérisseur, peut-être que Samy Manga, par son écriture, guérira un peu nos consciences collectives.

Eric Tanké

Eric Tanké

Bonjour, je m’appelle Eric Tanké, mais beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom hérité de mes années de lycée en Première littéraire. Amoureux des mots et des histoires, j’aime lire, faire lire et surtout partager les émotions que chaque livre éveille en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, je vis aujourd’hui à Bruxelles, où je cultive avec la même ferveur ma passion pour le texte et la lecture.

Voir tous ses articles

Commentaires (0)

Votre commentaire sera visible après modération.

Soyez le premier à commenter cet article !

Partagez votre avis et démarrez la conversation

Articles similaires

Une fresque dans les marges : Le Pays des autres
En vedette
Littérature Africaine Romans

Une fresque dans les marges : Le Pays des autres

Eric Tanké
4 min

Aux marges de la grande Histoire, la littérature révèle ce que les récits officiels taisent : des vies ordinaires, des identités en tension, et l’intime comme clé de lecture du politique et du monde.

428
0
il y a 5 mois
Lire