Les ombres du monde
Éditions Les Presses de la Cité, 14 août 2025, de Michel Bussi
Les Ombres du Monde Michel Bussi Presses de la Cité, 14 août 2025
Des ouvrages consacrés au génocide des Tutsi au Rwanda, il en paraît désormais en nombre. On pense à l’œuvre sensible, presque pudique, de Scholastique Mukasonga (Inyenzi ou les Cafards, Notre-Dame du Nil), à Gaël Faye et son incandescent Petit Pays et Jacaranda paru récemment encore à Beata Umubyeyi Mairesse (Le Convoi). On n’oubliera pas non plus les enquêtes tendues et précises de Jean Hatzfeld, de Une Saison de machettes à Là où tout se sait.
L'attentat qui embrase l'Histoire
Si la plupart de ces récits s’accordent à observer l’horreur depuis l’intime, à travers le regard d’un enfant, d’un survivant ou d’un témoin, Michel Bussi choisit un tout autre prisme. Il s’aventure résolument sur le terrain du roman noir, du polar politique, et s’attaque à ce qui demeure la zone d’ombre la plus opaque du drame : l’attentat contre l’avion présidentiel, dont l’explosion servit d’étincelle au génocide. En essayant de faire parler la « boîte noire » de cet appareil, Bussi s’empare d’un champ encore disputé. Le pari est audacieux, d’autant que l’auteur assume une thèse impossible à contourner : celle de la responsabilité française dans l’engrenage qui mena au massacre.
Le 6 avril 1994, l’avion en provenance d’Arusha transportant les présidents rwandais Juvénal Habyarimana et burundais Cyprien Ntaryamira est abattu alors qu’il approche de Kigali. Ce fait inédit, deux chefs d’État de deux pays distincts périssent simultanément dans un même attentat, entraîne l’Afrique des Grands Lacs dans une tragédie continentale.
Pour comprendre l’onde de choc, le texte de Bussi invite à revenir à Arusha, ville caféicole et de grands parcs, mais surtout carrefour diplomatique majeur : site des négociations ayant mis fin à la guerre civile rwandaise au début des années 1990, puis au conflit burundais, mais aussi siège du Tribunal pénal international pour juger les génocidaires.
Les Accords d’Arusha, pierre angulaire du partage du pouvoir entre le gouvernement dominé par les Hutus et le Front patriotique rwandais majoritairement Tutsi de Paul Kagame, prévoyaient une transition démocratique fragile et l’intégration au gouvernement de plusieurs figures Tutsies et de Hutus modérés. Parmi eux, la Première ministre Agathe Uwilingiyimana, assassinée dans les premières heures du génocide. Pour les extrémistes hutus regroupés autour de la nébuleuse associative Akazu, ces accords représentaient un abandon, voire un danger mortel. Leur opposition farouche alimenta la radicalisation qui allait culminer dans le massacre méthodiquement planifié de centaines de milliers de Tutsis, et de Hutus solidaires. Lorsque les armes se turent, une seule énigme demeura intacte : malgré les enquêtes, les commissions, les hypothèses, les commanditaires de l’attentat n’ont jamais été formellement identifiés. Ce trou noir continue de hanter la mémoire collective.
Thriller, mémoire et quête identitaire
C’est là que Bussi choisit d’installer sa fiction. En octobre 1990, le capitaine français Jorik Arteta est envoyé en mission au Rwanda. Il y rencontre Espérance, jeune enseignante Tutsie engagée dans la défense d’une transition démocratique et d’un vivre-ensemble menacé. Leur histoire survit à la montée des tensions : Jorik reste, ils se marient et une fille, Aline, naît. Tout bascule le 6 avril 1994. L’avion explose, le génocide commence. Dans la confusion, Espérance disparaît, emportée par la mécanique exterminatrice. Jorik, dévasté, s’enfuit vers la France avec leur enfant, portant avec lui le poids de la culpabilité et du silence. Trente ans plus tard, en 2024, Maé, fille d’Aline et petite-fille d’Espérance, passionnée de gorilles de montagne, reçoit en cadeau une excursion dans le parc des Virunga. Jorik les accompagne : il revient enfin sur la terre qu’il a fuie. À bord de l’avion, il confie à Maé ce qu’il a gardé secret pendant trois décennies : le journal intime d’Espérance. Le séjour tourne au drame : en pleine forêt, alors que le groupe approche des gorilles, Jorik est enlevé. Le roman bifurque alors dans le registre du thriller. Tandis que le grand-père est fait prisonnier, et qu'encore on tente de comprendre qui l’a capturé, Aline et Maé découvrent le passé enfoui à travers le journal, comme on exhumerait un dossier brûlant. Au fil des pages d’Espérance s’esquissent la démocratie avortée, l’engagement des intellectuels, les premières discriminations, les menaces qui montent. S’y dessinent aussi les acteurs politiques : Agathe Uwilingiyimana, alliée d’Espérance ; le clan Hutu Power ; l’Akazu, cœur du radicalisme ; et la naissance des milices Interahamwe. La fiction rejoint l’histoire, évoquant l’immobilisme ou l’ambiguïté de certaines puissances étrangères, et en particulier la France. Puis viennent les jours d’effroi : les listes de personnes à tuer, les massacres systématiques, la disparition des proches, l’impuissance absolue des victimes piégées dans un engrenage meurtrier. À mesure que Maé lit, le journal cesse d’être un document. Il devient une boussole identitaire. Il explique la disparition d’Espérance, révèle les secrets que Jorik n’a jamais pu affronter, et transforme Maé, qui découvre ses racines et comprend ce que signifie vivre avec un héritage fait de mémoire, de silence et de survivance. Le roman s’achève sur une confrontation bouleversante : mémoire contre oubli, vérité contre mensonge, culpabilité intime contre justice collective.
Avec Les Ombres du monde, Michel Bussi signe un récit où la fiction éclaire l’Histoire, où le thriller sert de tremplin à un devoir de mémoire, et où l’intime devient politique.
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Eric Tanké
Bonjour, je m’appelle Eric Tanké, mais beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom hérité de mes années de lycée en Première littéraire. Amoureux des mots et des histoires, j’aime lire, faire lire et surtout partager les émotions que chaque livre éveille en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, je vis aujourd’hui à Bruxelles, où je cultive avec la même ferveur ma passion pour le texte et la lecture.
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