Le Mariage de plaisir
Tahar Ben Jelloun Gallimard (2016) 272 pages
J’éprouve toujours un plaisir singulier à lire Tahar Ben Jelloun. J’aime chez cet auteur marocain cette capacité rare à éclairer les oubliés, les marginalisés, les êtres relégués aux franges du récit national. Livre après livre, il déploie une audace constante : sonder les zones d’ombre du Royaume, poser le doigt sur ses blessures les plus secrètes, dire ce que l’on préfère taire. Ses romans ont quelque chose de la scanographie : ils dévoilent les organes sensibles de la société marocaine, ses contradictions, ses silences et ces hypocrisies parfois si profondément ancrées. Ben Jelloun n’élude jamais la complexité : il aborde le désir, la religion, la place des femmes et le pouvoir avec une franchise désarmante. Déjà dans « L’Enfant de sable » (1985) et « La Nuit sacrée » (1987), il interrogeait les assignations sociales et sexuelles à travers la destinée d’une jeune femme enfermée dans un genre qui n’était pas le sien. Avec « Le Mariage de plaisir », publié en 2016, il poursuit cette exploration des interstices sociaux. Il y scrute cette fois les lignes de faille que sont le désir, la couleur de peau, les amours « interdits », le racisme ordinaire. Là où ses précédents romans opposaient liberté et dogme, celui-ci met en tension l’amour et le rejet, la piété et l’hypocrisie, l’altérité et la peur.
Une histoire d’amour qui fissure l’ordre social. Deux frères, deux destins
Le récit s’ouvre comme un conte des « Mille et Une Nuits », porté par une narration envoûtante, presque chantée, comme si Shéhérazade elle-même en déroulait les fils. L’histoire débute au début des années 1950 et court sur près de soixante ans. À Fès, Amir, riche négociant marocain, voyage régulièrement au Sénégal pour ses affaires. C’est là qu’il rencontre Nabou, une jeune femme peule d’une beauté silencieuse. Il en tombe éperdument amoureux. Pour se conformer aux prescriptions religieuses, Amir contracte avec elle un mariage de plaisir, en Arabe zawaj al-mut’a , une union temporaire destinée, dans certaines interprétations de l’islam, à répondre à des besoins charnels. Mais ce CDD sentimental se transforme vite en CDI : fou d’amour, Amir ramène Nabou à Fès, où l’attendent déjà sa première épouse, Laila Fatma, et leurs quatre enfants. Aveuglé par la passion, il n’a pas prévu l’ampleur du choc. L’arrivée de Nabou, femme noire, étrangère et seconde épouse, cristallise tous les préjugés : raciaux, religieux, sociaux. Le scandale devient absolu lorsqu’elle donne naissance à des jumeaux : Houcine, blanc, et Hassan, noir. La seconde partie du roman suit ce duo fracturé. Houcine, le blanc, poursuit une vie confortable, presque banale. Hassan, le noir, affronte humiliations, blessures et rejets. Il grandit dans un Maroc où l’on désigne encore trop souvent les Noirs par le terme péjoratif de Kahouche. Lui aussi aura un fils, Salim, dont la peau foncée reproduit malgré lui la stigmatisation paternelle. Mais Salim refuse la fatalité : il se révolte. Jusqu’au jour où, lors d’une rafle, il est pris pour un migrant subsaharien. Malgré ses protestations, il sera « rapatrié » de force vers le Sénégal, rappel cruel que la couleur de peau, ici, a plus de poids que la citoyenneté ou l’histoire familiale.
Un roman sur le racisme, le sexisme et l’hypocrisie sociale. Un miroir tendu à la société marocaine, et au-delà
Au-delà de la dénonciation du racisme, Ben Jelloun interroge également la violence d’un sexisme ordinaire, rendu possible par une lecture masculine des Écritures qui enferme les femmes dans des rôles étroits. Le roman aborde aussi ce que la société autorise ou condamne en matière d’amour, de désir, de liberté du corps. Le corps féminin devient un champ de contrôle social ; le corps noir, un espace de fantasmes ou de craintes. En définitive, « Le Mariage de plaisir » s’impose comme l’un des textes les plus incisifs de Ben Jelloun, précisément parce qu’il ose explorer la zone de friction entre l’intime et le politique. À travers le destin d’Amir, de Nabou et de leurs descendants, il met à nu les racines profondes du racisme maghrébin et ces violences ordinaires que l’on tait dans une Afrique du Nord qui dépasse largement le seul Maroc : la Tunisie, ou encore la Libye post-Kadhafi, devenue sous la pression migratoire un espace où s’entassent les Subsahariens en partance pour l’Europe, attisant tensions xénophobes et brutalités racistes. Il montre combien l’honneur, la tradition ou la peur de l’autre peuvent broyer des vies, et comment la lâcheté individuelle prolonge les injustices collectives. Mais le roman va plus loin : il interroge la responsabilité morale, la place des femmes dans un ordre patriarcal, le rôle ambigu de la religion lorsqu’elle sert de caution à l’inégalité. Cette histoire d’amour brisée devient un miroir tendu à la société marocaine, et, au-delà, à toute société qui préfère sacrifier les plus vulnérables plutôt que d’affronter ses propres contradictions. C’est en cela que Tahar Ben Jelloun demeure une conscience indispensable : il ne raconte pas seulement des histoires, il dévoile ce que l’on refuse de voir.
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Eric Tanké
Bonjour, je m’appelle Eric Tanké, mais beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom hérité de mes années de lycée en Première littéraire. Amoureux des mots et des histoires, j’aime lire, faire lire et surtout partager les émotions que chaque livre éveille en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, je vis aujourd’hui à Bruxelles, où je cultive avec la même ferveur ma passion pour le texte et la lecture.
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