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Dans les silences de Yaoundé: mémoire et absence dans Une femme a disparu

Eric Tanké

Critique littéraire

02 April 2026
4 min de lecture
Dans les silences de Yaoundé: mémoire et absence dans Une femme a disparu

Une femme a disparu

Anne-Sophie Stefanini (Éditions Stock, 21 août 2024), 231 pages

Dès les premières pages, Une femme a disparu d’Anne-Sophie Stefanini saisit par sa justesse. Plus qu’un simple ancrage géographique au Cameroun, le roman impressionne par la manière dont il donne vie aux lieux et aux êtres, dans une écriture à la fois précise et habitée.

Yaoundé n’y est pas un décor, mais une présence. Loin des quartiers résidentiels comme Bastos, le récit s’ancre à Biyem-Assi, au lieu-dit Château, et à Ngoa-Ekellé, ce « quartier latin » vibrant. Ces espaces deviennent des territoires de mémoire, traversés par une densité invisible, une forme de « Camerounité » diffuse, jamais démonstrative, mais constamment perceptible. Dans les silences, les gestes, les tensions sourdes, se dessine une société marquée par les héritages de la colonisation et les continuités du pouvoir postindépendance.

À travers cette attention aux lieux, l’autrice livre aussi une véritable ode à Yaoundé, la ville aux sept collines, dont elle capte les textures, les rythmes et les respirations. Cette écriture sensible des espaces n’est pas sans rappeler la « dicibilité des géographies » que déploie Gaston-Paul Effa dans Yaoundé Instantanés (2003), où la ville devient elle aussi matière vivante, à la fois intime et politique.

Le roman s’inscrit en écho à Cette Inconnue (Gallimard, 2020), dont il reprend certains personnages, notamment Constance et Jean-Martial. À dix-sept ans, Constance quitte la France pour un échange scolaire à Yaoundé. Elle y découvre une ville vibrante, contrastée, et surtout un pays traversé par les bouleversements politiques du début des années 1990, la « période des braises ». Sa rencontre avec Jean-Martial, étudiant engagé et charismatique, marque un tournant décisif. À ses côtés, elle apprend à voir autrement, à comprendre, au-delà des apparences, les fractures et les espoirs d’une société en tension. Jean-Martial lui confie alors une histoire obsédante : celle d’une professeure d’université enlevée en mai 1991, au plus fort de la révolte estudiantine menée par le syndicat surnommé « le Parlement ». Disparue sans laisser de trace, elle devient peu à peu le centre invisible autour duquel gravite leur relation. Ce mystère partagé nourrit leur imaginaire autant qu’il scelle leur lien. Mais le temps défait ce qu’il a tissé. Les retrouvailles se raréfient, les trajectoires divergent, jusqu’à ce que Jean-Martial disparaisse à son tour, sans explication. Cette seconde absence fait écho à la première, comme si le roman se construisait sur une logique de répétition et d’effacement. Des années plus tard, Constance entreprend d’écrire un roman sur la professeure disparue. L’écriture devient alors un outil de connaissance, une tentative de faire émerger une vérité enfouie, mais aussi de retrouver, à travers les mots, la trace de Jean-Martial. Vingt ans après, elle retourne à Yaoundé. Ce retour agit comme une épreuve autant qu’une renaissance. L’enquête qu’elle mène se double d’une quête intime : comprendre ce qui a été perdu, et ce qui demeure.

À travers cette double disparition, Anne-Sophie Stefanini explore avec finesse la persistance du souvenir, l’impossibilité de clore certaines histoires et la manière dont les absences façonnent les existences. Chaque lieu, chaque sensation, devient porteur de réminiscences, comme si le passé affleurait constamment sous le présent.

Si le roman n’apporte pas toutes les réponses, et c’est sans doute là sa justesse, il touche par sa capacité à saisir ce qui échappe : les attachements durables, les illusions de la jeunesse, et les traces laissées par les êtres aimés. Une femme a disparu s’impose ainsi comme un texte subtil et profondément habité, à la croisée de l’intime et du politique.

Eric Tanké

Eric Tanké

Bonjour, je m’appelle Eric Tanké, mais beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom hérité de mes années de lycée en Première littéraire. Amoureux des mots et des histoires, j’aime lire, faire lire et surtout partager les émotions que chaque livre éveille en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, je vis aujourd’hui à Bruxelles, où je cultive avec la même ferveur ma passion pour le texte et la lecture.

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