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De Sango Malo aux Écrans Noirs : l’héritage immense de Bassek Ba Kobhio

Eric Tanké

Critique littéraire

12 May 2026
6 min de lecture
De Sango Malo aux Écrans Noirs : l’héritage immense de Bassek Ba Kobhio

Sango Malo le maître du canton

(L’harmattan/Collections Encres noires, 1991) du cinéaste, philosophe et homme de lettres camerounais Bassek Ba Kobhio

C’est avec une profonde émotion que nous apprenons aujourd’hui la disparition du cinéaste, philosophe et homme de lettres camerounais Bassek Ba Kobhio. Une immense figure de la culture africaine s’en va, laissant derrière elle une œuvre riche, engagée et profondément humaine. Avec sa disparition, c’est aussi l’un des derniers grands connaisseurs et passeurs du Septième art camerounais qui s’éclipse, dans la lignée des pionniers tels que Jean-Pierre Dikongué Pipa, Jean-Marie Téno, Jean-Paul Ngassa, Daniel Kamwa ou encore aujourd'hui Jean-Pierre Bekolo. Le Cameroun et l’Afrique perdent un bâtisseur de mémoire et une conscience artistique majeure. Mais son regard, lui, continuera de vivre à travers ses films, ses écrits et les générations qu’il a inspirées.

C'était comme si c'était hier, Yaoundé vibrait au rythme de l’ouverture de la vingt-huitième édition du festival Écrans Noirs. Depuis 1997, ce rendez-vous incontournable du cinéma africain rassemble réalisateurs, acteurs, techniciens et producteurs venus de tout le continent pour célébrer et faire rayonner le Septième art africain. Plus de 2000 films diffusés et 48 pays représentés : un héritage culturel immense porté avec passion par Bassek Ba Kobhio, son infatigable promoteur. Le sémillant homme de culture avait plusieurs casquettes, même s’il n’en portait véritablement qu’une seule, toujours bien vissée sur la tête. Cette casquette, devenue presque emblématique, n’était pas un simple accessoire : elle constituait un acte de fidélité et de mémoire envers un ami injustement embastillé il y a plusieurs décennies. Reconnaissable entre tous, Bassek Ba Kobhio avait fait irruption dans nos salons au début des années 90 avec l’adaptation du roman Sango Malo le maître du canton (L’Harmattan, collection Encres noires, 1991).

Je garde encore en mémoire cette scène de pluie torrentielle, la caméra fixée sur la cour de l’école publique de Lebamzip. Prenons encore aujourd’hui le temps de contempler cette séquence au cœur de la forêt équatoriale : la pluie qui martèle le sol, la profondeur du silence, la puissance du cadre. Ici, rien d’une mise en scène artificielle exécutée entre un « action » et un « coupez ». Tout respire au contraire la justesse de l’instant, la poésie des sons, la beauté de la simplicité et la souveraineté de la nature. Le roman porte en lui cette même authenticité. Comment redécouvrir un roman dont l’histoire semble déjà connue de tous, notamment à travers son adaptation cinématographique ? La lecture de Sango Malo le maître du canton apporte justement cette réponse. Relu en pleine rentrée scolaire, le texte de Bassek Ba Kobhio révèle toute sa modernité en questionnant l’école, ses méthodes d’enseignement, le rôle des enseignants et la capacité du savoir à dialoguer avec les réalités sociales. Plus qu’un roman, c’est une réflexion lucide sur l’éducation, la transmission et la nécessité d’une pédagogie adaptée à son environnement.

Le roman s’inscrit dans le tumulte des années 1990, marqué par les vents de la Pérestroïka, les appels démocratiques de La Baule et la remise en cause des régimes à parti unique en Afrique. Sur fond de crise économique, d’ajustements structurels et de contestation sociale, le débat sur la nécessité de repenser les politiques publiques gagne tous les espaces, jusqu’à une petite école rurale où arrive un jeune instituteur fraîchement sorti de l’École normale.

À l’orée des années 1990, une petite école rurale voit arriver un jeune instituteur fraîchement diplômé : Bernard Malo Malo. Passionné et audacieux, il introduit une pédagogie qu’il appelle «l’École Nouvelle», fondée sur une idée simple : l’école doit être en harmonie avec son environnement et répondre concrètement aux réalités des élèves. Agriculture, politique, vie sociale ou sexualité deviennent ainsi des sujets d’apprentissage à part entière. Face à lui se dresse le directeur Nyemb Jacob, défenseur d’un enseignement rigide, autoritaire et déconnecté du vécu des villageois, où l’on récite encore des textes sur les hivers français à des enfants de la forêt équatoriale. À cette école hors-sol, Bernard Malo Malo oppose une éducation pratique tournée vers l’émancipation collective. Son projet dépasse bientôt le cadre scolaire avec l’idée d’une coopérative destinée à permettre aux cultivateurs de maîtriser la production et la vente de leur cacao. Mais cette volonté de transformation se heurte rapidement aux autorités locales, au conservatisme administratif et aux défenseurs de l’ordre établi. Pourtant, porté par le soutien populaire, le jeune instituteur devient le symbole d’une aspiration au changement.

Derrière son immense succès cinématographique, Sango Malo le maître du canton demeure un roman d’une rare puissance critique. Plus de trente ans après sa parution, l’œuvre de Bassek Ba Kobhio résonne avec une acuité presque troublante. À l’heure où les outils numériques bouleversent les modèles d’apprentissage, où les sociétés africaines cherchent encore des systèmes éducatifs adaptés à leurs réalités et à leurs ambitions, Sango Malo le maître du canton apparaît moins comme un roman du passé que comme une œuvre visionnaire. Bernard Malo Malo n’y défend pas seulement une autre école ; il porte l’exigence d’une société capable de penser par elle-même, de transmettre autrement et d’inventer son propre avenir. C’est sans doute là que réside aujourd’hui toute la modernité et la force prophétique de l’œuvre de Bassek Ba Kobhio.

Eric Tanké

Eric Tanké

Bonjour, je m’appelle Eric Tanké, mais beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom hérité de mes années de lycée en Première littéraire. Amoureux des mots et des histoires, j’aime lire, faire lire et surtout partager les émotions que chaque livre éveille en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, je vis aujourd’hui à Bruxelles, où je cultive avec la même ferveur ma passion pour le texte et la lecture.

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