Le harem du roi (Éditions Emmanuelle Collas, 19.08.2024) de Djaïli Amadou Amal
Pour cette note de lecture d’aujourd’hui, je voudrais vous convier à une balade littéraire dans le Nord du Cameroun, à la découverte d’une plume qui s’emparera de vous le temps d’une escapade littéraire dans le Septentrion et elle ne vous lâchera plus. Elle vous tiendra en haleine de la première à la dernière page.
L’éloge de la Norditude …
Il y’aura comme un souffle d’un vent du Nord, d’une brise en provenance du sahel, qui vous traversera à chacune des pages que vous feuillèterez. Et vous voilà coltinés par la force calligraphique de ce vent dans un paysage de carte postale où se succèdent dans une exubérante beauté à la fois des montagnes, des plaines, des savanes et de luxuriants clos boisés. Le temps d’une pause auprès des Mayos, vous humerez le long de ses rives asséchées, les senteurs laissées là par les animaux en pâture qui vous y ont précédés pour leur halte d’hydratation. Les textes de Djaïli Amadou Amal ne sont pas que des récitals du Nord Cameroun, ils sont d’authentiques éloges de la Norditude. Ils vous donneront l’occasion de faire la connaissance des gens qui y vivent, qui peuplent ces terres du Sahel. Son écriture jette des ponts entre eux, crée des points de ralliements entre leurs différences, entre ceux qui vivent dans les villes et ceux qui vivent dans les zones montagneuses, lesquelles se vident sous les effets du changement climatique qui, ici aussi, fait des ravages. Ses textes sont aussi de belles échappées intrusives dans les zones urbaines et périurbaines, dans l’intimité des villas cossues de la bourgeoisie Peul musulmane dans lesquelles une caste bien servile de domestiques y est taillable et corvéable. L’auteure dépeint les dissonances de leurs rapports, crée du lien entre les apparentes différences. Les textes de Djaïli Amadou Amal ne vibrent pas qu’au rythme des sujets qui, depuis se sont imposés au fil de ses parutions comme la clef de voûte thématique de son œuvre : la condition des jeunes filles et des femmes, les mariages forcés, la polygamie, les violences qu’on leur fait subir et l’esclavage. On lit aussi dans les romans de l’auteure féministe, la native de Maroua, dans l’Extrême-Nord du Cameroun, une forme de célébration de ce que le Nord a à offrir au Cameroun et au monde, il y a une sorte d’attachante visibilisation des petites gens qui l’habitent. L’autrice les humanise, les légitime et les réhabilite. Dans le grand Sud Cameroun, il existe malheureusement une sorte de porosité dans le regard assez distancié qu’on pose sur le Nord, un regard qui se refuse à l’effort minimaliste de la découverte de l’autre, un regard qui dans sa forme détachée révèle des traits de l’ignorance et la méconnaissance du Nord.
Les livres de Djaïli Amadou Amal sont comme des sortes de reflets imprégnés du marqueur culturel Peul, le Munyal (la patience) qu’ils dissèquent si bien, sans mauvais jeu de mot, « patiemment ». Dans la cosmogonie Peul, le Munyal est inculqué aux jeunes filles dès leurs plus bas âges, c’est le culte de la patience, de la résilience, de l’acceptation de son destin. Il n’est point besoin de conspirer, ni de préparer quelque sédition, seule la patience saura avec le temps panser les plaies. Son premier roman, comme un pied de nez du concept culturel, titre à rebours, « Les impatientes », est paru en 2020 et a été auréolé du Goncourt des Lycéens. Il nous fait le récit de trois destins de femmes, forcées de se marier avec des hommes qu’on leur a choisis, trois voix qui vont porter l’estocade et faire sauter les tabous. Dans le second ouvrage, « Cœur du Sahel » (Emmanuelle Collas, avril 2022), c’est encore le thème la condition de la femme rurale forcer de quitter ses lointaines montagnes pour aller chercher un travail de domestique dans les belles demeures de riches musulmans de la ville de Maroua qui constitue l’ossature de l’intrigue. « Cœur du Sahel » est un authentique plaidoyer pour l’inaltérable droit au rêve niché en chacune et en chacun d’entre nous. Restant dans sa matrice thématique l’auteure prolonge son exploration des écueils qui viennent se joncher sur les chemins des rêves des femmes, constituant ce faisant des freins à leur émancipation, en croisant dans ce troisième ouvrage, « Le harem du roi », paru chez son éditeur, Emmanuelle Collas, plusieurs rêves, plusieurs trajectoires, plusieurs destins de femmes, tous différents. Chaque rêve est porté par des personnages de femmes aux origines sociales différentes, revendiquant une solide formation académique, ou alors percluses par un ancrage dans un conservatisme traditionnel et religieux. Des rêves qui viendront, chargés chacun de leurs vécus se livrer à une sorte de rivalité dans un lieu de pouvoir. Ici, dans une parodie d’harmonie, on n’hésite pas à régulièrement recourir à de bas artifices pour écarter de gênants adversaires. Nous sommes dans une chefferie traditionnelle, un puissant lamidat du Nord-Cameroun, dans un lieu de pouvoir où grâce et disgrâce relèvent de la seule volonté d’un monarque que chacune des intrigantes, indépendamment de leur statut dans la cour, d’épouse, de co-épouse, d’esclave concubine, voudraient mettre dans leur poche.
Dans le mitan d’une rivalité onirique au cœur d’un Lamidat …
C’est d’abord l’histoire d’un couple moderne, l’un de ces couples éduqués que nous avons certainement déjà rencontrés, nanti d'une formation universitaire, vivant dans les beaux quartiers de Yaoundé, dont les enfants, instruits, sont la parfaite illustration de cette modernité. Nous suivons l’histoire de Boussoura, professeure de littérature à Yaoundé, qui dans nos imaginaires apparait sous un jour d’enseignante passionnée pétrie d’un savoir-faire dans la transmission des subtilités de la beauté et la puissance des textes classiques à d’obséquieux apprenants. On se l’imagine bien baignant dans ces textes, lesquels charrient des thèmes de rationalisme, d’invidualisme et de libéralisme, vent debout contre toutes les formes d’obscurantisme. Boussoura est mariée depuis vingt-cinq ans sous le régime de la monogamie à Seini. Seini est un médecin à la réputation accomplie, adulé par sa patientèle qui lui voue une confiance absolue. Il a fait une partie de ses études de médecine en Belgique. Seini assume ses positions de défenseur acharné de la liberté des femmes, et un adversaire convaincu de la polygamie tant dans sa forme légale que dans sa version feinte plus pratiquée des « deuxièmes bureaux ». Une posture de féministe qui suscite certains quolibets de la part de ses amis dans la petite société Peuhl à Yaoundé. Mais, Seini est un Yérima, un prince royal, un prétendant au trône en cas de décès du Roi. Il est éligible au titre de Lamido. Oui, ici, depuis la nuit des temps, les monarques sont élus. Et face aux nombreux défis auxquels fait face le Lamidat, à l’unanimité, le dévolu sera jeté sur Seini pour remplacer son oncle, le Lamido, qui vient de décéder. Le premier rêve, est un non-rêve, ou plutôt un rêve brisé, celui de Boussoura qui doit habiter désormais son statut de première épouse du monarque, qu’elle doit partager avec d’autres femmes. Sous le titre de Maatiberi elle prend désormais ses quartiers au sein de la cour Royale. Le rêve brisé est celui du mari aimant, du père affectueux mué en Roi tout puissant. Il va falloir désormais partager son époux avec les Soulaabé, les concubines, héritées en partie du défunt roi, qui sont en réalité des esclaves et n’ont pas le statut d’épouses. Il faut par ailleurs les distinguer des Djaagué, qui sont chargées des tâches ménagères au sein du palais. À côté des Djaagué, le roi a à son service les Dôogari, les esclaves soldats. Désormais, pour voir son mari de roi dans son Soro, elle devra le faire quand ce dernier en exprime l’envie. Il est attaché pour l’intercession des services de la très influente concubine Soulaado. L’histoire de Boussoura et de Seini sera donc celui des années de règne du désormais Lamido. C’est l’histoire des transgressions : Boussoura contrainte de transiger avec ses principes, avec son mode de vie. Elle subira la violence du quotidien d’un foyer polygamique, où nourries par une hypocrisie dévorante, les concubines se tiennent réciproquement la dragée haute, n’hésitant pas à faire recours à toutes sortes de basses entreprises pour s’attirer les faveurs d’un seul homme. Combien de couleuvres serait-elle prête à avaler pour sauver les apparences ? Y’a-t-il seulement une conciliation imaginable entre le conservatisme des traditions et les désirs de modernité, de s’y affranchir qui sourdent en nous ? De l’autre côté nous avons dans la cour royale, la Faada toutes les concubines qui ne sont habitées que par l’irrépressible désir de donner vie à leurs rêves, empêtrées dans les serres de traditions liberticides. Ce roman est aussi une parenthèse immersive dans l’intimité des chefferies. Il est intéressant de voir les parallèles avec les réalités dans les chefferies traditionnelles des Grassfields à l’Ouest-Cameroun. Le récit est une immixtion dans la pseudo harmonie d’un foyer polygamique, une mise à nu d’un narratif trop bien embelli. Et, à mon sens un des aspects des plus intéressants du texte, c’est la description subreptice de la mécanique d’une bascule ; celle qui s’opère chez une personne dotée d’un pouvoir inattendu. Le texte nous fait le récit de la mutation, de la transformation du mari idéal, du médecin réputé, de l’époux et père aimant qui habite le corps d’un polygame, s’y complaire et tirer petit à petit bénéfice des avantages d’un tel statut. L’ex-féministe se découvre une nouvelle appétence pour la luxure, obnubilé par l’irrépressible envie de satisfaire son propre plaisir, une attitude totalement aux antipodes de ce qu’il fut.
Avec une finesse attachante, l’auteure au travers de la fiction lance un plaidoyer pour une évolution des traditions. Le fait traditionnel est reconnu, il est même par moments magnifié. Tiens, il y a ce chapitre qui nous présente, avec un séduisant rendu onomastique, l’organisation politique d’un lamidat, une sorte d’État dans l’Etat avec au sommet l’autorité religieuse émanant des dignitaires issus des rangs des imams, il y a une autorité judiciaire représentée par un juge, l’Alkali qui règle les différends relevant de la coutume et dont les décisions ont autorité de la chose jugée reconnue par la Loi. Puis il y’a le gouvernement qui assiste le lamido, avec des premiers ministres, les Kaïgama, l’un pour les Peuls et l’autre pour les esclaves, et juste en dessous, des ministres, de l’élévage, de la guerre, de l’agriculture, de la jeunesse ou du vivre-ensemble pour ne citer que ceux-là. J’y ai perçu une forme de panégyrique d’une organisation sociale précoloniale. Le texte est aussi une ode à ce qui fit la grandeur de nos monarchies, mais le texte ne tombe pas dans le piège facile de l’encensoir un tantinet militant de tout ce qui a préexistait avant l’arrivée des colons. Non, il prend en compte les évolutions sociales et une des données caractéristiques de cette évolution, c’est la puissance des réseaux sociaux et leur capacité mobilisatrice des masses. On en prend la mesure lors qu’est évoquée cette crise suscitée par une bavure des Doogari, les soldats du Roi sur la personne d’un de ses sujets dont l’épouse qui a déserté le foyer conjugal avait trouvé refuse dans la cour royale. Cet incident et son amplification grâce aux réseaux sociaux sonnera l’hallali d’une révolte encore inimaginable il y a quelques années. Il y a ici en filigrane une réflexion sur les rapports entre le fait traditionnel et la société moderne camerounaise. Certains aspects subtilement abordés par le texte n’ont à mon sens pas fait l’objet d’un traitement plus appesanti comme les liens incestueux qu’il y’a entre les pouvoirs publics, l’élite politique et le pouvoir traditionnel qui se tiennent tous les deux par la barbichette, tous les deux animés par un seul et même désir, s’aider mutuellement à la perpétuation commune d’un pouvoir éternel.
Il y’a des notes d’espoir symbolisé par l’éducation, et l’épilogue semble en poser les jalons. Au moment de fermer ce beau livre, il me vient à l’idée de paraphraser le plus grand des auteurs camerounais, Mongo Beti, pour qui la fonction de la littérature n’est pas de renverser les gouvernements ni de préparer les révolutions, mais de préparer les esprits aux changements qui, inéluctablement auront lieu. Le Harem du Roi est un sérieux coup de pied dans la fourmilière.
Mots-clés :
Eric Tanké
Bonjour, je m’appelle Eric Tanké, mais beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom hérité de mes années de lycée en Première littéraire. Amoureux des mots et des histoires, j’aime lire, faire lire et surtout partager les émotions que chaque livre éveille en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, je vis aujourd’hui à Bruxelles, où je cultive avec la même ferveur ma passion pour le texte et la lecture.
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